La signification du mot Ubérisation va connaître une évolution rapide, qu’il peut être amusant de suivre. Apparu pour nommer un phénomène bien précis il finira par désigner tout et n’importe quoi. Et son contraire.

Uber est un pas supplémentaire de l’évolution imposée à l’économie traditionnelle par les nouvelles technologies. L’une des premières étapes de cette évolution est incarnée par Amazon, porte-drapeau d’une infinité de sites internet qui réorganisent chaque jour un peu plus le commerce en créant de nouveaux circuits pour les échanges. Les plateformes du type Airbnb vont au-delà en développant des relations commerciales entre particuliers, phénomène sublimé sous le terme ultrapositiviste d’économie collaborative. Vient ensuite le cas Uber, dont le côté disruptif s’enrichit du choc provoqué avec le monopole des taxis, héritage du passé défendu à coups de blocages de la circulation.

Des taxis bloquent la porte Maillot
Des taxis bloquent la porte Maillot

C’est sans doute à ce côté paroxystique que nous devons l’apparition des mots « ubériser » et « ubérisation », sous la plume de Maurice Lévy. Il s’agissait pour lui d’évoquer la manière dont une activité historique peut disparaître brusquement sous l’effet d’un « tsunami numérique ».

Destiné par son créateur à nommer un processus bien précis, le mot « ubérisation » n’a pas tardé à être mis à toutes les sauces. Il est toujours valorisant pour les hommes politiques de faire ainsi référence à des phénomènes de société. Peu importe l’usage qu’ils font de ce mot, il aura enrichi leur discours.

Ce fut par exemple le cas dans cette annonce qui se voulait provocatrice : « Uber va se faire ubériser ». Ce genre de d’affirmation positionne celui qui l’énonce comme un visionnaire, qui a une étape d’avance sur la réalité. Mais surtout elle évoque la situation de l’arroseur arrosé, ou de manière plus chrétienne, le fait que « ceux qui prendront l’épée périront par l’épée ». Vision satisfaisante et rassurante d’un vainqueur battu à son tour, qui éloigne le spectre d’une puissance invincible.

Cette affirmation est donc très valorisante mais elle fait peu de cas de ce qu’est précisément « l’ubérisation ». Qu’Uber soit un jour dépassé par un concurrent plus efficace ou mieux organisé on ne peut pas l’exclure, mais on parle ici de progrès à la marge, d’amélioration de process, non pas de révolution technologique ni de « tsunami numérique ». Le jeu de mots est plaisant mais il ne décrit donc pas la réalité (comme souvent les jeux de mots slogans).

Au-delà de cet exemple le mot ubérisation a déjà commencé à être utilisé par les politiques ou les journalistes pour évoquer un seul aspect de la réalité complexe qu’il devrait nommer. Certains ne voient que les nouvelles possibilités et le confort que leur offre cette application supplémentaire sur leur smartphone. Pour eux il est simplement synonyme de modernisation et ils souhaitent donc l’ubérisation de la société, ou se réjouissent d’avoir ubérisé le secteur du transport longue distance.

D’autres ne voient que le déclassement des chauffeurs de taxi, lourdement endettés pour l’achat d’une licence qui pourrait ne plus rien valoir. Pour eux l’ubérisation est le fruit malsain de l’union de la mondialisation et de l’ultralibéralisme, à qui nous devrons des fermetures d’usines dépassées par le numérique et qui ébranle les structures sociales destinées à protéger les travailleurs. Sur ce dernier point les chauffeurs Uber eux-mêmes se sont exprimés en protestant cette semaine contre la toute puissance de leur employeur.

A toutes ces significations nous proposons d’en ajouter une autre, qui recouvre une réalité tout à fait concrète. On peut noter en effet que les premiers heurts entre les taxis et les chauffeurs Uber (ou plus généralement les VTC) ont donné lieu au blocage à répétition de la porte Maillot, par les uns puis par les autres. Et récemment c’est encore à la porte Maillot que s’en sont pris les chauffeurs Uber mécontents de leur sort.

Ubérisation devient donc synonyme d’un comportement consistant à bloquer la porte Maillot pour exprimer son mécontentement.

Ubérisation de la porte Maillot
Ubérisation de la porte Maillot

Que les riverains de l’ouest parisien soient ou non favorables à l’ubérisation de la société, qu’ils redoutent ou non l’ubérisation des structures sociales, tous aimeraient bien que l’ubérisation laisse un peu tranquille la porte Maillot. La prochaine fois pourquoi ne pas ubériser plutôt la place de la Bastille ou même la Canebière ?

6 commentaires sur « Uberisation : un mot qui ne voudra bientôt plus rien dire »

  1. Et « paupérisation du salariat artisanal par des exploitant éhontés » ça vous cause ? Ca me rappelle les couples qui devenaient leurs propres « patrons » en travaillant 15 heures par jour en qualité de gérants des magasins de chaines comme COOP et autres. Croyez vous que les taxis qui sont en service aujourd’hui ont choisi cette situation de « monopole du passé » ?
    C’est aussi facile de crier au corporatisme que de prétendre que les usines ont fermé « à cause du numérique » Vous habitez Porte Maillot ou quoi ?

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    1. Cher DodeDo, merci de votre commentaire.

      Je n’ai pas dit que les chauffeurs de taxi profitaient de cette situation de monopole.
      Je n’ai pas crié au corporatisme.
      Et oui j’habite près de la Porte Maillot.

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  2. il faut souligner que le développement important d’emplois « uberisés » implique des risques spécifiques pour ces travailleurs : les conditions de travail indépendant très modulables (horaire, emploi du temps, lieu…) rémunéré à la tâche présentent certains avantages mais aussi beaucoup d’inconvénients pour la santé et la sécurité du travail avec de la précarité, et peu de prévention des risques professionnels et de protection sociale : « La prévention des risques professionnels liés aux plateformes de services » : http://www.officiel-prevention.com/formation/fiches-metier/detail_dossier_CHSCT.php?rub=89&ssrub=206&dossid=574

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