Dans l’excellent livre d’entretiens par lettres « En terrain miné », Élisabeth de Fontenay, reproche à Alain Finkielkraut de citer Emmanuel Berl, alors que celui-ci, dit-elle, est « munichois et rédacteur de deux discours de Pétain ». Finkielkraut répond en démontrant que ce procès fait à Berl est injuste. Il ajoute qu’il n’aime pas les procès rétrospectifs, car il a retenu l’avertissement de Kundera. Et il cite le maître franco-tchèque (p.216) :

« Les hommes avancent dans leur vie comme dans le brouillard ».

Or il se trouve que Kundera, dans son essai « Les Testaments trahis », a écrit cette métaphore d’une phrase légèrement différente (1) :

 

« L’homme est celui qui avance dans le brouillard. Mais quand il regarde en arrière pour juger les gens du passé il ne voit aucun brouillard sur leur chemin. […]  l’homme voit le chemin, il voit les gens qui s’avancent, il voit leurs erreurs, mais le brouillard n’est plus là. […] Ne pas voir le brouillard sur le chemin […], c’est oublier ce qu’est l’homme, oublier ce que nous sommes nous-mêmes ».

 

Dans sa réponse, Élisabeth de Fontenay s’inquiète de ce qu’elle appelle ce « concept kundérien de brouillard » qui lui rappelle les excuses de trop de vichystes. Elle n’a pas tort, mais tout est une question de degré. Le brouillard ne signifie pas que le bien et le mal sont toujours indiscernables. Finkielkraut l’a précisé dans la lettre précédente : « il y a des fautes impardonnables ». On peut donc juger mais à condition de ne pas oublier le brouillard.

 

Au delà de ce débat sur la difficulté de juger le passé, la formulation exacte de Kundera « L’homme est celui qui avance dans le brouillard », suggère une idée supplémentaire : avancer dans le brouillard est peut-être le propre de l’homme et ceux qui l’oublient méconnaissent la condition humaine (« c’est oublier ce qu’est l’homme »).

Comme souvent chez Kundera, cette métaphore éclairante est d’autant plus géniale qu’elle nous révèle en même temps une évidence et notre ignorance de cette évidence. Car nous sommes entourés, et je parle du présent, par des hommes qui avancent dans le brouillard mais qui l’ignorent, qui ignorent « ce que nous sommes nous-mêmes ».

Pire, certains croient marcher sur un chemin éclairé par les puissants phares anti-brouillard d’une idéologie ou d’une religion, quand ce ne sont pas ceux du complotisme, cette maladie de l’esprit qui consiste  à penser que si j’avance dans le brouillard, d’autres, quelque part, omniscients et pervers, verraient la totalité du chemin en pleine lumière.

L’ignorance de ce qu’est l’homme, avec le brouillard qui l’entoure, est sans doute au cœur de notre incapacité à penser le monde tel qu’il est, au cœur de notre incapacité à « dire ce que l’on voit » et à « voir ce que l’on voit »(2) : à cause du brouillard, nous ne voyons rien en réalité, pas même, et surtout, le brouillard lui-même.

 

 

 

(1) Il est bien sûr possible que Kundera ait employé la formulation citée par Finkielkraut dans un autre livre ou un autre texte que « Les Testaments trahis »

(2) J’emprunte cette citation de Péguy à Alain Finkielkraut dans « L’Identité malheureuse » : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est le plus difficile, voir ce que l’on voit. » La citation viendrait de « Pensées », mais je n’en suis pas certain.

 

Sur le même sujet, mon post de Blog « Hannah Arendt dans le brouillard »

 

Un commentaire sur « À propos d’une belle citation de Kundera sur « le brouillard » dans « En terrain miné » de Élisabeth de Fontenay et Alain Finkielkraut »

  1. Et sur ce thème, en anglais dans le texte : « When backshadowing is used, a past period is treated as if its participants could in principle have seen the future that loomed and was in fact to happen. Those who fail to foresee are therefore typically regarded as blind or self-blinded. (…) one key problem with backshadowing lies in the assumption that the past contains legible signs of the future. », (Narrative and Freedom: the shadows of time, Gary Saul Morison, p.234.)
    À la lumière de cette citation de Kundera et de l’explication littéraire de Morison, je n’excuse certainement pas les Nazis et leurs collaborateurs zélés (problème moral et autre pas uniquement lié au brouillard sur leur chemin, …) mais je peux enfin excuser mes ancêtres d’avoir fait le mauvais choix. Avant, je ne voyais pas le brouillard sur leur chemin : « mais pourquoi donc se trouvaient-ils encore à Cracovie à l’automne 1939 ? Pourquoi ne sont-ils pas partis quand il était encore temps ? Ils ne voyaient donc rien venir ? »).

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