Le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes a publié un rapport intitulé « 1er état des lieux sur le sexisme en France ». Dans la synthèse qui sert d’introduction au document figure un encart qui résume une « analyse du sexisme dans l’humour ».

L’une des conclusions de cette analyse, reprise dans cet encart, m’a interpellé. Elle annonce que sur les chroniques radio analysées, 71% « mobilisent des ressorts sexistes ».

J’écoute souvent la radio, et en particulier presque quotidiennement l’une des chroniques analysées par les auteurs du rapport, celle de Nicolas Canteloup (sur Europe 1). Afin de comprendre comment j’avais pu passer à côté de cette écrasante prédominance du sexisme dans l’humour radiophonique j’ai lu avec attention la partie du rapport consacrée à cette étude.

J’ai ainsi constaté que ce chiffre étonnant était en réalité le fruit d’une méthodologie douteuse et d’une incompréhension de ce qu’est un ressort comique.

Parlons d’abord de la méthodologie.

L’analyse porte sur les chroniques radiophoniques de Charline Vanhoenecker (France Inter), Laurent Gerra (RTL) et Nicolas Canteloup (Europe 1). Les auteurs du rapport ont étudié ces chroniques quotidiennes sur deux semaines, ont noté celles qui utilisaient un ressort sexiste et ont ainsi obtenu ce taux de 71%.

Si on en croit le tableau qui présente les résultats, toutes les chroniques de Nicolas Canteloup analysées mobilisent un ressort sexiste. 10 sur 10. On pourrait comprendre que Nicolas Canteloup ne fait rire que sur la base du sexisme.

C’est évidemment faux. Mais la manière de noter est tout à fait particulière.

rapport sexisme 01

Ce que le rapport nomme « chronique » est en réalité une séquence d’une dizaine de minutes dans laquelle Canteloup imite plusieurs personnes (un autre tableau mentionne que 67 personnages ont été imités sur les 10 jours, soit en moyenne presque 7 par « chronique »).

On peut considérer en gros que chacune de ces imitations est un petit sketch, qui ne dure parfois que quelques secondes (pour ceux qui ne connaissent pas, la structure de cette émission est comparable à celle des Guignols de Canal +).

La vérité est que certains de ces sketchs jouent sur des ressorts sexistes mais évidemment pas tous. Les auteurs du rapport ont apparemment constaté que chaque jour au moins un sketch était sexiste, ils ont donc considéré que chaque chronique quotidienne l’était. Manière un peu sauvage de noter : une faute et on met zéro à tout le devoir.

Il aurait été à mon avis plus juste, mais surtout incontestablement beaucoup plus instructif, de compter le nombre de skectchs sexistes sur le lot. Certes on n’aurait alors sans doute pas atteint le score de 100% pour Canteloup, et donc ce résultat si percutant 71% de chroniques sexistes sur les trois humoristes étudiés.

Sur les 67 personnages imités par Nicolas Canteloup les auteurs notent, pour le regrettter, que 12 seulement sont des femmes. On peut alors se demander comment réconcilier cette faible proportion de femmes impliquées (18%) et le fort taux de sexisme.

Une réponse peut être trouvée dans un des extraits proposés pour les chroniques de Nicolas Canteloup. L’analyse qu’en propose le rapport met en œuvre des raisonnements biaisés et exprime finalement une incompréhension du ressort comique utilisé.

Voici l’extrait :

«Les femmes sont minoritaires et constamment interrompues.

Minoritaires tant parmi les humoristes que parmi les personnages représenté.e.s ou imité.e.s*, elles ont également peu voix au chapitre.

Les femmes ont davantage tendance à être coupées ou interrompues dans leur prise de parole : c’est le cas par exemple de Julie LECLERC, animatrice de la matinale d’Europe 1 qui se voit couper la parole par Jean-Luc MELENCHON (imité par Nicolas CANTELOUP dans la chronique Europe 1 du 13/11/17) qui lui intime de se taire (« Déjà pas de bonjour, tu m’agresses pas la blonde », chronique Europe 1 du 13/11/17).

Leur temps de parole s’en trouve réduit, et lorsqu’elles sont imitées les imitateurs prennent quasiment systématiquement une voix aigüe …»

On précise bien que Julie Leclerc est animatrice. Elle donne la réplique à Nicolas Canteloup dans le rôle d’une journaliste qui interrogerait les personnages imités.

Or cet extrait vient étayer une affirmation qui concerne « les personnages représenté.e.s ou imité.e.s », et les auteurs en tirent une conclusion qui concerne les femmes « imitées ». Autrement dit, pour illustrer une affirmation (qui se veut un constat) concernant les femmes imitées, on utilise un exemple qui met en scène non pas une femme imitée mais l’animatrice-journaliste.

Ce procédé est simplement trompeur.

Au-delà de cette manipulation, risquons-nous à analyser le ressort comique utilisé ici. Jean-Luc Mélenchon est caricaturé par Nicolas Canteloup comme étant systématiquement agressif. Il agresse donc gratuitement la journaliste qui l’interroge, jouée par Julie Leclerc, comme il agresserait un homme qui tiendrait ce rôle. Julie Leclerc est agressée et interrompue non pas en tant que femme mais en tant que journaliste. Ce n’est pas du sexisme.

Reste évidemment « la blonde ». S’agit-il d’une injure « sexiste » ? Cela ne me paraît pas évident car elle met l’accent non pas sur la féminité de la personne visée, mais sur une caractéristique, sa blondeur, supposément typique d’une stupidité spécifique. Nous sommes plus dans le racisme que dans le sexisme.

Mais le plus important n’est pas là. Le ressort comique ici est la caricature du comportement bêtement agresssif de Jean-Luc Mélenchon. Qu’il se montre raciste, sexiste ou simplement grossier, c’est de cela que l’on rit. Le racisme, le sexisme, la grossièreté sont tournés en ridicule. Une blague sexiste rit de la femme (ou de l’homme …), ici c’est l’inverse, on rit du sexiste.

 

Une rapide analyse de cet extrait met donc en relief un calcul statistique plus que discutable, l’utilisation d’un exemple à l’appui d’une démonstration qui porte sur un autre sujet, et la qualification comme sexiste d’une blague qui en réalité fait rire aux dépens d’un sexiste (supposé).

En deux mots nous avons ici un procès à charge sans aucun souci d’équité et qui finalement ridiculise ses auteurs. Ou devrais-je écrire « ses auteures » ? En effet ce rapport est signé par Danielle Bousquet, Françoise Vouillot, Margaux Collet et Marion Oderda. Emis par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, il n’a pas respecté la parité femmes-hommes dans le cadre de sa rédaction.

Cela aurait-il pu nuire à sa qualité ?

 

 

*La manière dont l’écriture inclusive est utilisée dans ce rapport mérite à elle seule une analyse qui fera l’objet d’un autre billet

2 commentaires sur « Rapport sur le sexisme : le haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes se ridiculise »

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