Cannes et Gaza, deux villes que tout sépare, mais qui partagent la particularité d’être régulièrement un centre d’intérêt pour la presse. Particularité qui a une influence sur les événements qui s’y déroulent.

Pendant le festival de Cannes, cette ville connaît une exceptionnelle concentration de personnalités médiatiques ou médiatisées. Gens de cinéma évidemment, mais aussi journalistes, animateurs et plus généralement gens de télévision et de radio.

Lesquels attirent lesquels ? Les journalistes viennent-ils à Cannes parce que les acteurs s’y trouvent ? Les acteurs sont-ils présents parce que les journalistes y sont nombreux ? Difficile question de la poule et de l’œuf, qui rappelle que le « si t’y vas j’y vais » n’est pas réservé qu’aux enfants. Disons que pendant ces deux semaines, c’est là qu’il faut être, et acceptons-le. Dans quelques jours ce sera plutôt à Roland Garros, puis plus furtivement à la garden party de l’Elysée.

Les journalistes sont donc à Cannes et ce qui s’y passe, même de banal, prend naturellement une dimension spécifique. Machine est au bras de Trucmuche, c’est un événement. Untel est présent (ou absent) à telle cérémonie, c’est un événement. Bidulette se fait dérober ses bijoux, c’est un événement. Bidulinette manque de se faire dérober ses bijoux, c’est un événement.
Puis le festival se termine, les journalistes s’en vont, et les Cannois peuvent reprendre une vie normale. Des larcins s’y commettent, des fêtes s’y organisent, des adultères s’y perpètrent, sans que le monde ne s’en émeuve spécifiquement.

C'est parce qu'il y a tant de photographes que les acteurs mettent un quart d'heure pour monter une vingtaine de marches. Et c'est parce que les acteurs s'exposent que les photographes sont là. Tout le monde est content. A Gaza c'est un peu différent.
C’est parce qu’il y a tant de photographes que les acteurs mettent 20 minutes pour monter quelques marches.
Et c’est parce que les acteurs s’exposent que les photographes sont là.
Tout le monde est content.
A Gaza c’est un peu différent.

Pour des raisons dramatiquement différentes, Israël connaît de son côté une concentration de journalistes très largement supérieure aux autres pays du moyen-orient.

Ce sont les événements qui ont attiré les journalistes, mais contrairement à Cannes, ceux-ci y sont restés à demeure et on peut supposer que leur présence a fini par avoir en retour une influence sur les événements. Prenons l’exemple des manifestations organisées par le Hamas à la frontière de Gaza. Elles n’avaient d’intérêt, on pourrait dire de raison d’être, que par les images qui en seraient données sur les chaines de télévision occidentales. Sans journaliste sur place elles n’auraient peut-être pas eu lieu.

Autre impact de la présence des journalistes : comme à Cannes, ce qui ailleurs est anodin devient important ici. Ce qui n’aurait pas justifié l’envoi d’un reporter fait l’objet d’un traitement journalistique. France-Inter a ainsi récemment traité dans un journal du matin le grave problème du faible taux de vaccination contre la rougeole dans le quartier orthodoxe de Jérusalem, Mea Sharim. Sujet passionnant et crucial, et d’ailleurs nous aurions aimé connaître aussi le taux de vaccination contre la rougeole parmi les Yezidis, au sein des populations du Darfour, de Tchétchénie ou du Yemen.

Nous n’en saurons malheureusement rien car ce qui peut se passer dans ces régions ne bénéficie pas de la même attention médiatique. S’agissant des massacres de civils au Yemen par exemple, nos journaux les ont surtout évoqués lorsqu’il est apparu que les Saoudiens les avaient commis avec des armes françaises. C’est ce lien avec notre pays qui a suscité une attention par ailleurs bien faible.

Rien de tel à Gaza où chaque mort est rapidement mis en perspective, parfois avant même vérification de l’information (je réponds ici par avance aux commentaires que j’entends déjà venir : chaque mort est dramatique et mérite nos larmes, je ne m’intéresse ici modestement qu’au travail des medias).

Ce coup de projecteur permanent sur Israël a pour conséquence de persuader certains d’entre nous que ce qui s’y passe revêt effectivement une importance spécifique. Et un mort à Gaza semble plus dramatique, et plus lourd de conséquences, que mille morts au Yemen. Le problème de la poule et de l’œuf se pose alors en ces termes : parle-t-on de ces événements parce qu’ils sont importants, ou ces événements deviennent-ils importants à nos yeux parce qu’on en parle ?

Je crois que cette deuxième hypothèse est tristement vraie et que l’attention permanente portée au problème israélo-palestinien contribue à exacerber les passions autour de ce conflit, y-compris à plusieurs milliers de kilomètres de distance, et n’est pas favorable à son règlement pacifique. Cessons de braquer nos caméras sur les comportements des différents protagonistes et ils cesseront d’être guidés par le seul souci de l’image. Ils se verront enfin comme les acteurs de leur destin et non pas comme des propagandistes à temps complet.

 

(Titre inspiré du Serment du jeu de paume (20 juin 1789) : « Partout où ses membres sont réunis, là est l’Assemblée nationale »).

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