Par Bertrand Fitoussi

Dans son dernier (et excellent) petit essai, « À la première personne », l’académicien détaille une fois encore la dette intellectuelle qu’il doit à son maître franco-tchèque, Milan Kundera.

Mais on va le voir, si Finkielkraut est un connaisseur et un passeur remarquable des idées et des fulgurances de Kundera, il n’écoute pas du tout ses leçons de vie.

Finkielkraut et Ludvik, même combat

Il vient d’arriver à Alain Finkielkraut presque exactement ce qui est arrivé au personnage Ludvik de « La plaisanterie ».

Quatre députés du groupe d’extrême gauche LFI, dont au moins un est membre du parti communiste, ont saisi le procureur de la République pour des propos ironiques tenus par Alain Finkielkraut dans un débat télévisé (celui-ci, excédé d’être accusé par une entrepreneuse identitaire de banaliser le viol parce qu’il déconstruisait le concept idéologique de « culture du viol », avait repris ironiquement son accusation en disant « Violez, violez », pour montrer le ridicule qu’il y avait à lui reprocher de soutenir le viol. Les quatre députés LFI/communistes semblent ne pas connaître le concept d’ironie, j’y reviendrai.)

lettre-LFI

Dans « La plaisanterie », Ludvik, un étudiant qui cherche à draguer une jolie étudiante, membre du parti communiste, lui envoie un petit mot ironique, nous sommes dans la Tchécoslovaquie communiste de 1949:

«  L’optimisme est l’opium du genre humain ! L’esprit sain pue la connerie ! Vive Trotski ! »

Propos ironiques blasphématoires dans le communisme de 1949. La  jolie  jeune communiste ne comprend pas l’ironie, comme les quatre députés LFI. Elle le dénonce, comme les quatre députés LFI. Il est jugé par le parti, exclu de la fac, envoyé immédiatement à l’armée, son avenir modifié, ses ambitions détruites.

On peut tirer quelques leçons de cette amusante similitude.

la plaisanterie

Le communisme et l’ironie, ça fait deux.

Les communistes ne comprennent pas l’ironie : certes, on le savait, mais ce qui est dommage, c’est qu’Alain Finkielkraut, bien que grand lecteur de Kundera, l’ait oublié.

Le personnage de Ludvik vit dans une société où l’ironie est interdite, mais qui est pourtant pleine de sourire. En 1949, la société tchécoslovaque était « d’un sérieux rigide, avec ceci d’étonnant que ce sérieux n’avait rien de sombre, mais au contraire les dehors du sourire ; oui, ces années-là se déclaraient les plus joyeuses de toutes, et quiconque n’exultait pas devenait aussitôt suspect de s’affliger de la victoire de la classe ouvrière ou bien (manquement non moins grave) de plonger en individualiste au fond de ses chagrins intimes » (« La plaisanterie », Kundera).

Dans l’essai « Le Rideau », Kundera nous apprend que le mot « agélaste » « est le néologisme que Rabelais a créé à partir du grec pour désigner ceux qui ne savent pas rire ». Avec eux, Kundera se sent «mal à l’aise ». « Je censure mes propos pour ne pas être mal compris, pour ne pas paraître cynique, pour ne pas les blesser par un mot trop léger. Ils ne vivent pas en paix avec le comique » (« Le rideau »).

Les agélastes sont joyeux comme la société autour de Ludvik, mais ils sont totalement allergiques à l’ironie ; il ne faut pas confondre l’ironie, qui déconstruit l’idéologie, avec le sourire obligatoire qui est au contraire son allié.

Les plateaux de télévision sont remplis d’agélastes. Finkielkraut devrait donc savoir qu’à la télévision il faut rire (tout le temps), montrer qu’on est d’accord, qu’on condamne les déviants, qu’on applaudit aux idées les plus conformistes du moment, dans la bonne humeur, mais jamais, jamais, on ne doit manier l’ironie!

Fuir les agélastes, question de survie

Kundera essaye absolument d’éviter les Agélastes, nous explique-t-il.

Pourquoi diable Finkielkraut ne suit-il pas les conseils de son maître? Pourquoi ne fuit-il pas loin de ces gens? Pourtant, il connait bien la toxicité des agélastes soulignée par Kundera, il en a même parlé dans une interview au Point en 2015. Tous les agélastes, il est vrai, ne sont pas communistes ou militantes identitaires néo-féministes. L’inverse est vrai : presque tous les communistes et les militantes identitaires néo-féministes sont des agélastes, il faut donc absolument les éviter! Le plus prudent est de refuser complètement la télévision.

L’ironie c’est fini, fini, maintenant que les réseaux sociaux ont démocratiquement, sans la dictature du prolétariat, promu « l’agélastie » et son allergie à l’ironie au rang de valeur. (Kundera a montré, en romancier, bien avant Philippe Muray, que la demande de censure, de répression des idées non conformes, -et donc l’allergie à l’ironie qui est le « rire du diable »-, était une demande autonome qui venait du bas, des individus, au moins autant que du pouvoir, et était donc une potentialité aussi réelle en démocratie qu’en dictature communiste. Les réseaux sociaux prouvent que Kundera voyait juste. Ça aussi Finkielkraut le sait très bien.)

La mésaventure de Finkielkraut était d’ailleurs déjà arrivée à un footballeur italien, Balotteli, qui avait cherché à condamner ironiquement le racisme, je l’ai racontée. Mais Balotelli n’est sans doute pas un disciple de Kundera. Finkielkraut si.

https://blogs.lexpress.fr/pantheon-foot/2015/04/30/comment-internet-a-tue-lironie/ (Comment Internet a tué l’ironie).

L’homme qui ne sait pas comment ne pas réagir

Finkielkraut est « l’homme qui ne sait pas comment ne pas réagir », dit Kundera, tandis que lui, au contraire, se méfie du bruit de l’actualité, de ce chaos quotidien qui lui semble contradictoire avec la pensée, la sagesse. Il s’en retire alors que Finkielkraut s’y plonge.

L’auteur de « L’Insoutenable légèreté de l’être » a même définitivement renoncé, depuis 1985, à toute apparition publique. J’ai déjà écrit qu’il était le vrai héros de notre époque pour ce geste unique.

https://blogs.lexpress.fr/le-choix-des-mots/2018/09/13/pourquoi-milan-kundera-est-le-seul-vrai-heros-de-notre-epoque/

Finkielkraut agit à l’opposé de son maître : il se précipite à la télévision, il accepte même de débattre avec Caroline de Haas, Caroline de Haas!

C’est un peu comme si il y avait deux Finkielkraut. L’intellectuel, pétri de la subtilité de Kundera, qui s’appuie sur son œuvre pour développer son travail intellectuel. Et l’homme, drogué à l’actualité et à l’indignation, qui malgré la main de son maître qui tente de le retenir par le col, se précipite dans l’arène au milieu d’agélastes bas de plafond.

J’imagine Milan Kundera, se demandant avec Véra, sa femme, comment il pourrait aider l’académicien de « La défaite de la pensée ». Je l’imagine suggérer une cure de désintoxication d’un mois : aucune lecture du Monde, aucune écoute de France Inter, pas de plateau de télévision ou de radio, repos à la campagne, un petit Répliques animé à distance, un thé, loin des gauchistes, des indigénistes et des entrepreneuses identitaires néo-féministes. Après une période de sevrage, peut-être que Finkielkraut tiendrait le coup, peut-être qu’il apprendrait enfin à ne pas réagir. Mais on a le droit d’en douter.

4 commentaires sur « Finkielkraut devient le personnage de « La plaisanterie » de Kundera »

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