Journal de France Inter mardi matin 22 février 2020. On nous apprend que depuis la veille il est demandé aux écoliers revenant d’un séjour en Italie du nord de ne pas aller à l’école. Pour analyser cette nouvelle importante France Inter va interroger … un écolier. Ce faisant France Inter pousse à son paroxysme l’usage du micro-trottoir, qu’elle présente comme un procédé journalistique informatif mais qui n’est qu’une pratique paresseuse et qui peut frôler la manipulation.

Sur un sujet aussi sérieux que l’épidémie de Coronavirus nous aurions pu entendre les explications d’un représentant des pouvoirs publics détaillant les ressorts de la décision et les modalités de sa mise en œuvre. Nous aurions pu écouter avec intérêt l’avis d’un spécialiste des épidémies commentant l’efficacité de cette mesure, la comparant avec d’autres mesures possibles et envisageant quelques projections sur la diffusion de la maladie.

Rien de tout cela.

On nous propose un « reportage » « sur le terrain », voire « au cœur de l’affaire », c’est-à-dire auprès d’un écolier concerné. Nous sommes effectivement avides de savoir s’il est content ou non de ne pas aller à l’école et si ses parents pourront l’aider à faire ses devoirs. Et comme le reportage se veut complet, nous aurons également l’avis d’une collégienne sur la sévérité du virus et sur les risques de contagion. Avis précieux et éclairant.

Enfant coronavirus

France Inter, comme beaucoup d’organes de presse français, pratique le micro-trottoir comme s’il nous donnait à entendre des propos intéressants. Il serait temps d’ouvrir les yeux : le micro-trottoir est le niveau zéro de l’information. Il n’informe pas sur les faits, mais sur ce qu’en pense un quidam. Que ce quidam ait été sélectionné d’une manière ou d’une autre par le journaliste ou qu’il s’agisse simplement du premier qui aura bien voulu répondre à ses questions, son opinion n’a aucun intérêt.

Ce comportement paresseux a comme premier inconvénient de meubler le journal avec une séquence parfaitement creuse, qui vient prendre la place d’analyses ou d’informations qui pourraient nous être fort utiles, mais qui nécessiteraient évidemment plus d’effort. Mais on peut aller plus loin. En intégrant le propos de ce quidam au journal, France Inter l’élève au rang d’information et lui donne donc une certaine forme de légitimité. Je n’irai pas jusqu’à dire que l’avis de la collégienne sur la contagiosité du virus va faire foi, mais, qu’il s’agisse d’une banalité ou d’une énormité, il aura au moins été entendu sur les antennes de la radio de service public sans être assorti du moindre commentaire.

Nous avons connu pire pendant la grève des transports. Tous les jours nous avons eu droit à un « reportage » dans telle ou telle gare ou station de métro. Nous avons donc été ravis d’apprendre que Jean-Luc avait déjà passé une heure et demi dans les transports et était encore loin de sa destination, ou que Melissa trouvait que les gens faisaient preuve de solidarité. Le plus embêtant ce n’est pas que ces propos sans intérêt venaient encombrer le journal, c’est qu’ils étaient mis en avant comme représentatifs de la situation et de son ressenti par la population.

Le « reportage » (car c’est bien ainsi qu’on nomme un « micro-trottoir » à la radio française) était en effet introduit par une affirmation comme « La situation est de plus en plus difficile pour les usagers » ou « Les franciliens s’adaptent et font appel au système D ». Jean-Luc n’est donc plus un quidam, il est représentatif des usagers qui sont en retard et en souffrent. Et Melissa n’est pas non plus une personne quelconque, elle exprime un avis très largement partagé, une tendance.

Nous sommes donc encouragés à croire qu’une étude approfondie du comportement des usagers et de leur sentiment a été effectuée tôt le matin, qu’elle a mis en relief des tendances fortes et que le journaliste a sélectionné des personnes capables de les illustrer.

Avec ce genre de micro-trottoir France Inter ne nous donne pas d’information, il nous décrit une ambiance. Et en nous la décrivant il l’impose comme l’ambiance du moment.

Pour revenir au coronavirus, le micro-trottoir auprès de l’écolier et de la collégienne pose aussi une ambiance. Il instille l’impression que le point important dans cette affaire c’est comment l’écolier rattrapera ses cours en retard, et que la situation n’est pas grave au point que l’avis d’un spécialiste soit nécessaire, celui de la collégienne est bien suffisant. Rien de plus rassurant qu’un micro-trottoir auprès des enfants.

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