1) Milan Kundera

1984, « L’Insoutenable légèreté de l’être ». Du jour au lendemain, c’est l’emballement médiatique. Kundera, romancier réputé, mais pas encore « star » mondiale littéraire, est l’invité vedette de l’émission Apostrophes. La France tombe amoureuse. Tous les journalistes se jettent sur le sujet. (Aujourd’hui on dirait : le hashtag le plus populaire est #milankundera, presque autant que Mbappé et Raoult.)

Pour une raison inconnue, les journalistes sont une corporation qui ne s’intéresse qu’à la vie de l’auteur. Leurs questions sont toujours les mêmes : «Quels sont vos points communs avec votre personnage ? ».

Bernard Pivot, dans Apostrophes : « Vous écrivez dans L’Insoutenable légèreté que l’on vit, soit sous le regard du public inconnu, soit sous de nombreux regards familiers, soit sous celui de l’être aimé, soit sous celui d’un être absent imaginaire, et vous M. Kundera,  sous quel regard vivez-vous? ». Et Kundera, gêné, répond à côté.

Tous les journalistes français se mettent en chasse.

Avec qui couche Kundera? Dort-il à droite ou à gauche du lit? Pendant ce temps, les paparazzi chassent, prêts à photographier Kundera avec une femme qui ne serait pas la sienne, au premier étage du Flore, pour la couverture de Match, comme un vulgaire François Hollande. Le choc des photos, le poids du rien du tout.

Interview après interview, il doit subir les mêmes questions stupides sur ses petites manies, au lieu de pouvoir parler de ses romans. Même lorsqu’on le laisse -un peu- parler de son art, on lui attribue des propos déformés qu’il ne reconnait pas. Il doit démentir, corriger. Et puis on veut absolument l’interroger sur la politique, au risque, là encore, de le trahir, de lire son œuvre comme une « littérature engagée », lui qui profère qu’il n’y a pas de bon « roman engagé ».

Bientôt, il comprend que son œuvre menace de disparaître derrière une personne imaginaire (« Milan Kundera »), que plus personne ne le lira sans se dire : « Le personnage de Franz est inspiré de tel intellectuel de gauche avec lequel Kundera règle ses comptes », « Sabina, qui pose nue en chapeau melon, je la connais, c’est une vendeuse rue Dufour».

Plus personne ne lira ses romans comme des romans, plus personne ne s’intéressera aux problématiques existentielles de ses personnages.

Alors Kundera accomplit un acte inouï, exceptionnel : du jour au lendemain, il renonce à la gloire.

Il renonce au plaisir narcissique d’avoir sa tête dans les journaux, de « passer à la TV ». Il renonce à la dose d’héroïne pure et gratuite qu’apporte la célébrité médiatique.

Personne n’en est capable, normalement. C’est inhumain de renoncer à l’infini pouvoir de séduction de la célébrité.

Pourtant, fait unique, début 1985, à l’âge de 56 ans seulement, Kundera décide de ne plus parler à un journaliste et de ne plus être pris en photo. Il ne se soumettra plus jamais au 11ème commandement de notre époque médiatique (qu’il a défini dans « L’Immortalité » en 1990) : « Tu répondras à la question du journaliste ».

Depuis, il n’a pas rechuté dans la drogue médiatique. 35 ans d’abstinence. C’est incroyable. Mais vrai. Il a effectivement disparu.

Bravo Monsieur Kundera, vous êtes un héros, mais un héros méconnu, car le héros que notre époque s’est donné, ce n’est pas vous, c’est Didier Raoult.

2) Didier Raoult

À la question de Pivot de 1984, le Professeur Didier Raoult répondrait sans doute: je vis sous le regard du public inconnu. Le Professeur a besoin d’une scène, et cette scène, pour un scientifique, ce sont les médias ; les journaux, les radios et le Graal, la télévision. Il ne soigne pas son addiction, même à la chloroquine.

En janvier, interviewé par Corse Matin, il explique pourquoi le coronavirus n’est pas un problème. Corse Matin, c’est bien, il y a un public inconnu, certes, mais limité à la Corse. L’arrivée du virus en Europe, début mars, lui donne l’occasion de se produire sur les plateaux de télévision. Devant ce public élargi, il répète qu’il ne faut pas s’inquiéter du nouveau virus. Plus tard, en avril, -devenu entretemps une star-, il promet à la caméra, les yeux dans les yeux, que le virus va disparaître au printemps. Ceux qui parlent d’une seconde vague n’ont rien compris aux épidémies, explique-t-il.

Parfois, il affirme lui-même aux micros des journalistes, qu’il est un grand ou un vrai scientifique. Il ne comprend pas, d’ailleurs, pourquoi les autres scientifiques se trompent tellement, c’est incompréhensible. Il est presque touchant dans cette nécessité qu’il ressent d’affirmer sa légitimité scientifique. Le titulaire d’un baccalauréat littéraire qu’il est éprouve sans doute le besoin de se justifier vis à vis de ceux qui maîtrisent mieux les mathématiques, c’est peut-être pour cela qu’il aime autant parler des courbes en cloche? Son insistance à déclarer aux journalistes, visiblement pas du tout intéressés par la question, qu’il est (aussi) épistémologue, est sans doute une des manifestations de ce « sentiment d’imposture », si bien décrit par Belinda Cannone dans son essai du même nom, ce complexe de ceux qui ont réussi par une voie de côté, et gardent au fond d’eux une crainte, infondée, d’être « démasqués ». Un complexe qui touche beaucoup les artistes, mais moins les médecins, d’habitude.

Entre début mars et avril, intervient le fameux épisode chloroquine, l’équivalent de la sortie de L’Insoutenable légèreté de l’être pour Kundera. 

Un phénomène irrationnel se produit alors, que le Professeur lui-même n’avait sans doute pas prévu (n’explique-t-il pas dans un accès de modestie qu’il n’aime pas prévoir?) : en un instant il devient le héros de toute cette France (majoritaire) qui rejette sur « les élites » tous les problèmes. Tous croient à l’efficacité de la chloroquine comme on croit à Sainte Bernadette de Lourdes. Le look du Professeur, son positionnement, son côté province contre Paris, son absence de doute, si rare chez un scientifique mais si séduisante chez un leader, enflamment l’opinion à un moment où elle a besoin de croire en n’importe quoi. L’étincelle médiatique a accouché d’un prophète français. Sa personne est sacrée, sa coupe de cheveux un symbole, sa parole attendue par ses disciples.

Lorsque, le 30 avril, la caméra de BFM TV s’allume pour une interview exclusive d’une heure, cette fois c’est comme s’il se produisait au Stade de France ; Johnny Hallyday a enfin un successeur dans le cœur des Français.

Dans la France de 2020, notre vrai héros national, Milan Kundera, est méconnu, oublié (sauf par l’excellente revue, « L’Atelier du roman » qui lui consacre son numéro 100), tandis que le scientifique médiatique qui dit à la foule ce qu’elle veut entendre (en politique, on appelle cela de la démagogie, en communication média, un « bon client ») est le vrai héros de notre drôle d’époque.

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