Le 4 juin 2020 sur France Inter, Augustin Trapenard a lu avec cérémonie une lettre de Virginie Despentes intitulée « Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème … ». Des mensonges grossiers y servent de soutien à une propagande démagogique et on peut se demander pourquoi une telle accumulation de fake news a eu les honneurs de notre radio publique.

Le ton est donné dès le début de la lettre :

« En France nous ne sommes pas racistes mais je ne me souviens pas avoir jamais vu un homme noir ministre. Pourtant j’ai cinquante ans, j’en ai vu, des gouvernements. »

Apparemment Virginie Despentes n’a pas bien regardé les gouvernements en cinquante ans, sinon elle aurait vu Rama Yade, Christine Taubira, Laura Flessel, Lucette Michaux-Chevry, Kofi Yamgane et Roger Bambuck (et j’en oublie peut-être). J’ajoute qu’il faut avoir durablement fermé ses yeux et ses oreilles à l’actualité pour ignorer la ministre de la justice que fut Christine Taubira (et à ceux qui m’objecteraient que Virginie Despentes dit précisément « un homme » je demanderais simplement si une femme ministre compte moins qu’un homme).

On peut pardonner son inculture à Virginie Despentes, il est plus difficile d’accepter qu’elle n’ait même pas fait l’effort de vérifier l’incipit de sa lettre. A moins que cette fake news soit délibérée.

Suivent ensuite des épisodes de sa vie où elle dit avoir croisé le racisme (j’y reviendrai) puis ce passage remarquable :

« En France on n’est pas raciste mais quand on a annoncé que le taux de mortalité en Seine- Saint-Denis était de 60 fois supérieur à la moyenne nationale, non seulement on n’en a eu un peu rien à foutre mais on s’est permis de dire entre nous « c’est parce qu’ils se confinent mal » »

Ce chiffre de 60 est absurde, il ne peut pas avoir la moindre réalité. Quelques mots pour l’expliquer. La population de la Seine-Saint-Denis (je dirai « le 93 » pour faire court) représente 2,5% de la population française. Si le taux de mortalité était le même dans le 93 et en France, pour 1.000 morts en France il y en aurait 25 dans le 93. Si le taux de mortalité y est « 60 fois supérieur à la moyenne nationale », alors quand il y a 1.000 morts en France il y en aura 1.500 (60 x 25) dans le 93. Plus qu’en France donc. C’est impossible.

Je ne reproche pas à Virginie Despentes de n’avoir pas fait ce petit calcul, je lui reproche d’avoir inventé ce chiffre. Jamais, à aucun moment et d’aucune façon le taux de mortalité dans le 93, ou quoique ce soit qui y ressemble, n’a pu être « 60 fois supérieur à la moyenne nationale ». D’où peut venir ce chiffre ? Je serais surpris qu’elle l’ait lu quelque part de décent. Il a peut-être la même origine que le « jamais » de ministre noir : sa propre imagination.

Notons au passage que la surmortalité du 93 a beaucoup fait parler. Effectivement elle est la plus élevée des départements français, avec un niveau de 117% calculé du 01/03/2020 au 04/05/2020 (ce sont les derniers chiffres calculés et ce sont les plus significatifs car ensuite la surmortalité a nettement baissé). Cela veut dire qu’il y a eu sur cette période 117% de morts de plus (donc plus de deux fois plus de morts) en 2020 qu’en 2019 dans le 93.

La presse a beaucoup glosé sur ce macabre record, sans relever que les Hauts de Seine voisins affichaient un taux quasiment identique avec 107%. Nous avons donc vu fleurir les explications savantes et les commentaires éclairés liés aux spécificités du 93. Sauf qu’ils n’étaient pas pertinents car inadaptés au 92, qui se trouvait pourtant dans la même situation de forte surmortalité.

Venons-en justement à ces commentaires. Virginie Despentes nous dit « non seulement on n’en a eu un peu rien à foutre mais on s’est permis de dire entre nous « c’est parce qu’ils se confinent mal » ».

Comprenons bien ce que Virginie Despentes veut dire ici. Elle s’adresse à ses « amis blancs qui ne voient pas où est le problème », pour montrer qu’ils ont en général, et qu’ils ont eu ici en particulier, un comportement indigne, raciste. Mais ses reproches ne s’adressent évidemment pas à ses amis, ils visent tous les blancs, que son texte considère comme une entité dans laquelle elle s’inclut. Elle donne ainsi à sa critique des « blancs » la forme d’un « mea culpa » plein d’humilité et qui est supposé forcer le respect.

A la lire nous sommes donc invités à croire que l’opinion publique, la presse, supposément aux mains des blancs, « en a eu un peu rien à foutre » et a critiqué le comportement des habitants du 93.

C’est faux et ce constat a au contraire fait l’objet de nombreux articles. Par exemple celui-ci, dans Le Monde, intitulé « Coronavirus : une surmortalité très élevée en Seine-Saint-Denis » avec comme sous-titre : « Ce département, très touché par l’épidémie de Covid-19, cumule les facteurs de risques économiques, sanitaires et sociaux » et qui commence par « Plus de personnes à la santé fragile, davantage de salariés en première ligne et de familles nombreuses confinées dans des logements exigus… »

Autre exemple dans le Huffington Post : « Pourquoi la Seine-Saint-Denis subit une surmortalité liée au Covid-19 Pour Mathias Wargon, chef urgentiste, la surmortalité dans ce département est liée à la précarité de la population et au manque de moyens alloués aux structures médicales. »

Tout est dit. Dans les deux articles les habitants du 93 sont très clairement présentés comme des victimes, non pas comme des coupables et la presse a très largement repris ces commentaires.

Le comportement dont Virginie Despentes voudrait rendre coupables « les blancs » est donc une invention (une fake news de plus pour reprendre l’expression consacrée).

Un autre passage veut pareillement généraliser aux blancs (plus précisément ici aux « blanches ») un comportement indélicat : « En France on n’est pas raciste mais pendant le confinement les mères de famille qu’on a vues se faire taser au motif qu’elles n’avaient pas le petit papier par lequel on s’auto-autorisait à sortir étaient des femmes racisées, dans des quartiers populaires. Les blanches, pendant ce temps, on nous a vues faire du jogging et le marché dans le septième arrondissement ».

Non, Virginie Despentes, toutes les « blanches » ne sont pas des bourgeoises du 7ème arrondissement qui auront passé le confinement à faire du jogging puis leur marché en disant du mal des habitants du 93. Cette critique, déguisée en auto-critique, est une caricature grossière.

Revenons à l’évocation qu’elle nous propose des situations où elle a croisé le racisme. Elles commencent toutes par « En France nous ne sommes pas racistes mais … », dont l’objet est clairement de nous amener à conclure qu’en France nous sommes racistes.

Voici par exemple une de ces situations :

« En France nous ne sommes pas racistes mais depuis vingt-cinq ans que je publie des livres (…) J’ai été photographiée une seule fois par une femme d’origine algérienne. »

Cette affirmation n’a de sens que si on sait à peu près combien de fois Virginie Despentes a été photographiée. Nous parlons ici obligatoirement de séances photos, non pas de photos prises en public, pour lesquelles elle ne peut pas prétendre identifier l’origine de tous les photographes (déjà qu’elle a du mal avec les ministres noirs …). Suivant qu’elle a fait 3 ou 100 séances photos dans sa carrière, ce constat est significatif ou il ne l’est pas. Mais nous n’aurons pas l’information. Nous ne pouvons que lui faire confiance pour considérer que c’est un scandale, et la preuve qu’en France nous sommes racistes.

Mais le témoignage le plus édifiant est le suivant :

« En France nous ne sommes pas racistes mais la dernière fois qu’on a refusé de me servir en terrasse, j’étais avec un arabe ».

Elle nous dit avoir vécu cette scène immonde. Et donc, il s’est passé quoi ensuite ? A-t-elle fait le scandale que méritait cette ignominie ? Nous en aurions sans doute entendu parler. Elle aurait écrit une lettre et France Inter nous l’aurait lue le lendemain. Peu probable donc.

Faut-il croire alors qu’elle n’a rien fait ? Et que la Virginie Despentes qui expose dans cette lettre sa détermination antiraciste est partie sans protester trouver avec son ami arabe une terrasse plus accueillante ? Difficile de le croire aussi.

Faut-il croire alors qu’elle ait inventé cette scène ? Comme les « 60 fois plus » et le « jamais » un ministre noir ?

A la vérité cette lettre dans son ensemble est parfaitement navrante. Loin de « dire quelque chose qui ne corresponde pas à la propagande officielle » Virginie Despentes ne fait qu’accompagner l’indignation antiraciste générale, sa seule contribution originale prenant la forme de fake news lamentables.

Le plus choquant est toutefois la manière dont France Inter nous aura présenté ce texte. Vous pouvez naturellement aller le lire en entier, mais votre expérience gagnera en saveur si vous prenez le temps d’écouter Augustin Trapenard vous en faire la lecture. Sur fond de musique sombre, son ton sentencieux et tragique donne une dimension pathétique à ce tissu d’âneries.

 

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