Les mesures prises dans le cadre du confinement donnent inévitablement lieu à de nombreuses protestations. Certains avancent à cette occasion des arguments parfaitement irrecevables et qui sont pourtant repris sans commentaire par la presse.

Nous comprenons aisément la détresse de ceux dont l’activité est interrompue par le confinement. Il est légitime qu’ils s’expriment et nous avons ainsi entendu des libraires (et des écrivains) plaider pour la réouverture des librairies, et plus récemment les membres du clergé demander la reprise des offices religieux.

Je ne prétends pas dire, ni même savoir, quelle serait la bonne solution, pour ces activités comme pour les autres. Je ne sais pas s’il est judicieux de fermer tel ou tel lieu, et à vrai dire je ne sais même pas sur quels critères un tel jugement doit être posé. Plus exactement les critères sont tellement nombreux et divers (sanitaires et économiques mais pas uniquement) que toutes les décisions peuvent facilement être critiquées. Mais je trouve regrettable que ce difficile débat soit pollué par des arguments qui ne résistent pas à un simple examen.

On a ainsi entendu des représentants des activités les plus touchées user d’une comparaison facile qui se résume ainsi : les usagers des transports en commun ou les clients des supermarchés en train de faire la queue aux caisses sont dans une promiscuité largement plus nette que celle qui se constate dans les librairies ou les églises. La fermeture de ces dernières est donc une absurdité.

On peut répondre de manière technique à cette comparaison. Ce qui paraît une évidence peut en effet être tempéré d’un côté par les mesures prises dans les transports en commun et dans les supermarchés, et de l’autre côté par la durée d’un office religieux dont les participants sont assez proches les uns des autres pendant plus d’une heure, ou par les manipulations successives des livres par les clients de la librairie.

Mais je retiendrai surtout une réponse plus fondamentale à ce type de comparaison. Ce n’est pas parce que notre protection a un défaut ici ou là qu’il faut y ajouter d’autres brèches. C’est le contraire qui est vrai. C’est parce que, par nécessité, les transports en commun fonctionnent et que les supermarchés sont ouverts, qu’il faut redoubler de prudence ailleurs.

Répétons-le, les décisions d’ouvrir ceci et de fermer cela sont prises en considérant les risques de contagion certes, mais aussi, et même surtout, en fonction du caractère indispensable de telle ou telle pratique.

Amusons-nous à supposer qu’il en soit autrement et que seule soit prise en compte la promiscuité des participants pour décider des mesures de confinement.

Examinons le cas des transports en commun. Il faudrait limiter considérablement le nombre des usagers. Impossible de les filtrer à l’entrée dans le métro ou aux arrêts de bus, les files d’attente auraient un effet désastreux. Pas d’autre solution qu’une fermeture complète. Et bien évidemment le covoiturage ne serait pas autorisé.

Les supermarchés devraient également fermer, les queues aux caisses et les croisements inévitables dans les rayons sont inacceptables. Les autres magasins d’alimentation devraient par conséquent fermer de la même façon : l’afflux des clients privés de supermarchés rendrait leur activité ingérable.

Les laboratoires d’analyse devraient aussi fermer. Les files d’attente qui se développent devant chacun d’entre eux sont autant de clusters en puissance, d’autant plus menaçants que s’y trouvent essentiellement des personnes atteintes ou susceptibles de l’être. On ferme.

Par contagions les pharmacies devraient rapidement fermer aussi. Les malades et les cas contact s’y précipiteraient pour effectuer les tests qu’ils ne pourraient plus effectuer en laboratoire. Fermeture des pharmacies.

Enfin il suffit de constater l’affluence dans les bureaux de tabac et les bureaux de poste pour comprendre qu’il serait nécessaire de les fermer.

Considérons maintenant les activités qui seraient autorisées.

Les librairies figureraient sans doute parmi les commerces qui pourraient rester ouverts. Elles sont habituellement peu fréquentées et en faisant patienter quelques clients sur le trottoir les conditions de sécurité seraient facilement respectées.

Les églises pourraient également reprendre leurs offices, pourvu que leur organisation soit adaptée. On pourrait par exemple imaginer doubler chaque office et les effectuer deux fois plus vite. Ce sont ainsi deux fois moins de pratiquants qui seraient présents simultanément, et pour une durée deux fois moindre. Le risque serait ainsi à peu près divisé par quatre (il serait divisé par neuf si on va trois fois plus vite et que l’on triple les offices, ne reculons devant aucun effort).

Parmi les commerces qui pourraient rouvrir citons aussi les antiquaires et les galeries d’art, qui reçoivent rarement la visite de plusieurs amateurs à la fois. Pareillement les boutiques de luxe et les bijouteries, dont certaines sont déjà équipées de sas d’entrée, seraient autorisées à ouvrir. Certains musées confidentiels et les expositions les plus rébarbatives pourraient également recevoir leur public habituel.

Voilà à quoi ressemblerait notre confinement si l’on écoutait ceux qui arguent de la promiscuité dans les activités indispensables pour demander l’ouverture d’activités plus superflues. J’attends le journaliste qui aura le courage de leur faire ce genre de réponse en direct.

Un commentaire sur « Confinement : halte aux arguments stupides »

  1. Je lis « Ce sont ainsi deux fois moins de pratiquants qui seraient présents simultanément, et pour une durée deux fois moindre. Le risque serait ainsi à peu près divisé par quatre […] ».
    Cette phrase suggère qu’en divisant le nombre de pratiquants par 2 on divise le risque par 2.
    Sauf erreur (bien possible), l’effet est plus fort que linéaire à cause du double effet suivant : moins de pratiquants c’est moins de vecteurs potentiels (d’où un premier facteur 2) mais c’est aussi une distance plus élevée entre deux pratiquants, d’où au minimum un second facteur 2.
    Suivant qu’on s’imagine les aérosols comme se propageant horizontalement ou dans toutes les directions, on aboutit à ce qu’un doublement des offices divise le risque entre 8 et 10.
    Un triplement, entre 30 et 45.

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