Par MAL et Benlosam

L’affaire du match PSG Basaksehir confirme l’extension sans limite du domaine du racisme. Embarqués dans une opération antiraciste par un quiproquo entre le mot « negru » roumain et le « negro » anglais, les joueurs des deux équipes, puis les journalistes sportifs et enfin le monde entier, ont considéré comme évident qu’il était profondément raciste de désigner un homme noir en disant « l’homme noir ».

Cette extension du domaine du racisme intervient dans un climat où « l’antiracisme » est la principale idéologie, avec une focalisation, depuis l’affaire Floyd, sur le racisme anti-noirs. Depuis ce match, désigner un homme noir par sa couleur, même sans aucune intention raciste, est devenu raciste. Cette interprétation est générale, non questionnée. Elle correspond à la volonté de construire un moment « metoo » du racisme dans le football, avec tous ses clichés, son coupable (ici le quatrième arbitre roumain), sa « parole libérée » (le héros qui a osé parler, Demba Ba), sa « prise de conscience », le fait que « rien ne sera plus comme avant » etc…

Si le racisme, le vrai, est une chose abominable, le voir partout, même où il n’est pas, ne sert aucunement à le combattre et est même probablement contreproductif. De plus cette extension conduit sans aucun doute à une très forte restriction de notre liberté d’expression, à une société du contrôle de tous par tous, à la généralisation de la délation, et au sacrifice* de faux coupables.

Rappel des faits (rappel nécessairement un peu long pour qui veut être un peu précis).

Vers la 13ème minute, après avoir sifflé une faute, l’arbitre du match se dirige vers le bord du terrain, appelé par son quatrième arbitre (les deux hommes communiquent à distance par radio). Celui-ci est positionné sur le bord du terrain à côté des « bancs » des deux équipes. « Bancs » désigne ici les remplaçants et le staff de chacune des équipes, qui ne sont pas alignés sur une rangée de siège au bord du terrain comme d’habitude, mais répartis dans les premiers rangs des tribunes, en raison du Covid.

Nous décrivons les événements qui suivent à la lumière ce que nous a appris l’analyse qui en a été faite ensuite, tout n’était pas compréhensible en direct. Quant aux réactions des journalistes nous en parlerons ensuite.

Le quatrième arbitre a appelé l’arbitre du match (le premier arbitre) pour lui demander de sanctionner un membre du staff de l’équipe turque, qui selon lui a protesté de manière trop virulente contre une décision arbitrale. Il s’agit de Pierre Achille Webo, connu surtout sous le nom de Achille Webo, ancien footballeur camerounais.

Les deux arbitres sont roumains. Le quatrième arbitre désigne à son compatriote la personne qu’il veut sanctionner en le nommant « negru ». En roumain, « negru » veut dire homme noir, sans la dimension péjorative qu’a le mot « nègre » en français ou « negro » en anglais.

On voit alors Achille Webo descendre de sa place et se diriger furieux vers le quatrième arbitre en lui demandant « Why you say negro ? Why you say negro ? ». Visiblement il a entendu le « negru » roumain et l’a compris comme un « negro » anglais, terme injurieux dans cette langue. Il répète des dizaines de fois « Why you say negro ? » et ne dit même rien d’autre, pendant que l’arbitre sort son carton rouge pour le lui adresser, et que la confusion s’installe. Certains membres du staff turc essayent de calmer Webo, d’autres au contraire s’adressent avec colère au quatrième arbitre en lui reprochant aussi ses propos.

Pendant que Webo quitte le terrain pour rejoindre les vestiaires suite à son carton rouge, descend de la tribune Demba Ba, international sénégalais, joueur remplaçant de Basaksehir. Il est très virulent et s’adresse au quatrième arbitre en lui reprochant ses propos. Alors que Webo n’avait rien dit d’autre que « Why you say negro ? », Demba Ba ne se focalise pas sur le terme de « negro ». On l’entend reprocher à l’arbitre d’avoir désigné Webo par le terme de « black guy » et lui demander s’il aurait désigné un blanc avec le terme de « white guy ». On peut supposer qu’il a été informé (ou qu’il a compris) que « negru » en roumain veut simplement dire « black guy ». D’ailleurs sur des images montrées plus tard dans la soirée (et que je ne peux pas situer dans l’enchainement des faits) on voit le quatrième arbitre expliquer à des membres du staff turc qu’en roumain « negru » veut dire homme noir (« black guy » car l’échange est en anglais). Et on entend son interlocuteur lui répliquer qu’on est en Coupe d’Europe et pas en Roumanie.

Les joueurs arrivent et ajoutent un peu à la confusion. Un peu seulement car ils se montrent assez calmes dans leur gestuelle. D’ailleurs ni Webo ni Demba Ba n’ont bousculé ni même touché le quatrième arbitre quand ils s’adressaient à lui, malgré la virulence de leurs propos. Les joueurs se montrent donc assez calmes, en fait les deux équipes sont globalement assez d’accord sur la conduite à tenir. Les turcs semblent fermement décidés à repartir dans les vestiaires, ils considèrent que compte tenu des circonstances il leur est impossible de reprendre le match. Les parisiens dans leur ensemble sont aussi dans la réaction antiraciste. On voit Mbappé dire au premier arbitre que le quatrième arbitre est raciste, et nous apprendrons par la suite que parmi les autres joueurs parisiens, Kimpembé, Neymar et Marquinhos expriment également leur révolte devant les propos du quatrième arbitre.

Les joueurs parisiens n’essayent donc pas de retenir les turcs qui rejoignent les vestiaires et à aucun moment ils ne font mine de retourner sur le terrain (ils auraient pu être tentés de proposer de reprendre le match et d’envisager une victoire par forfait). En définitive, et malgré les efforts de l’arbitre pour faire redémarrer le match, tous les joueurs retournent dans les vestiaires.

L’incertitude règne alors, sur le stade comme sur le plateau télé. On nous dit dans un premier temps que le match va reprendre à 22h, soit après un arrêt de 45mn, mais cela ne se produit pas. On nous dit aussi que Demba Ba s’était mis d’accord avec Marquinhos (capitaine du PSG) pour que les deux équipes retournent sur le terrain main dans la main pour exprimer un message antiraciste mais que cela ne s’est pas fait car certains joueurs turcs ont définitivement refusé de reprendre le match.

Le problème est posé par le quatrième arbitre. Les joueurs turcs ne veulent pas jouer s’il est présent. On envisage alors de l’envoyer dans le car où officient les arbitres vidéo, et que l’un d’entre eux vienne prendre sa place au bord du terrain. Mais cela aussi les turcs le refusent. Finalement le match ne reprendra pas, il est reprogrammé pour le lendemain.

Le match s’est arrêté vers 21h15, après un quart d’heure de jeu, les journalistes nous ont fait suivre ces événements jusque vers 23h, heure à partir de laquelle ils nous ont montré des résumés des autres matchs de la soirée.

Quels ont été les commentaires des journalistes pendant ces presque deux heures ?

Au début ils ont cru, comme tout le monde, que le quatrième arbitre avait traité Webo de « negro ». Ils en étaient légitimement scandalisés et se sont enflammés contre ce comportement raciste. Puis ils ont été informés de la signification de « negru » en roumain. Ils auraient pu alors reconsidérer leur position. Car désigner un homme en disant « negro » est une chose, le désigner en le nommant « black guy » en est une autre, fort différente. Mais non. Ils ont continué à considérer que le comportement de ce quatrième arbitre était scandaleux. Pour eux, désigner un homme en fonction de sa couleur de peau c’est le réduire à cette couleur de peau et c’est inadmissible.

Tous les journalistes, ainsi que les consultants, tiendront au cours de la soirée le même discours. Parmi les consultants figure l’ancien footballeur Louis Saha, dont la parole est spécifiquement importante puisque, comme il le dit lui-même, « je suis black, noir ». Il le dit clairement, désigner un homme par sa couleur de peau c’est du racisme. Le quatrième arbitre est raciste. Et le premier arbitre, qui a entendu ses propos et n’y a pas réagi, est raciste aussi. Tout au long de ces presque deux heures tous regrettent certes de ne pas voir le match de football attendu, mais ils se réjouissent de vivre un moment historique, un grand moment de lutte contre le racisme.

Ils soulignent que s’il y avait eu du public ce propos aurait pu passer inaperçu, et qu’il est heureux que les circonstances aient permis de le repérer et d’y réagir comme il le méritait. Ils rendront aussi hommage à Demba Ba, grâce à qui tout cela a pu avoir lieu. Pour eux il a eu un rôle essentiel dans le déroulement de cette soirée, qu’ils décrivent comme « très très moche », en référence aux propos du quatrième arbitre, mais aussi comme un grand moment antiraciste, qui aura vu les deux équipes agir ensemble dans le même sens, contre le racisme.

Quant à savoir s’il faut reprendre le match ou non, ils sont tout à fait favorables à ce qu’il ne reprenne pas, pour bien marquer le coup, pour donner l’importance qu’ils méritent aux propos racistes et à la réaction qu’ils ont suscitée.

Forts de leurs nouvelles responsabilités morales, qui dépassent largement le domaine du sport, les journalistes nous promettent des réactions politiques de très haut niveau. De fait Erdogan fait savoir dans la soirée qu’il demande à l’UEFA de réagir comme il convient à ces propos racistes. Erdogan, symbole du respect de l’autre comme nous le savons.

A l’occasion des résumés des autre matchs le scandale devient international. Plusieurs journalistes représentent en effet les principaux pays européens de football (Allemagne, Angleterre, Espagne et Italie). A chacun on demande ce que l’on dit de ces événements dans le pays qu’il représente et à chaque fois c’est la même réponse :  ce scandale raciste gomme les autres matchs.

Plus tard dans la soirée, les journalistes d’Infosport vont plus loin et rendent compte des faits sans même mentionner le problème linguistique entre « negru » roumain et « negro » anglais avant de parler, avec ce refus des joueurs de continuer le match, d’un « acte fondateur ».

Enfin le lendemain matin les radios rendent compte de ces événements de manière aussi lapidaire qu’inexacte. Certains journalistes sont même amenés à dire qu’un arbitre a traité de noir un membre de l’équipe turque, ce qui est un propos en lui-même profondément raciste. Amenés à se prononcer sur le comportement des joueurs contre les propos racistes d’un arbitre, les invités des matinales ne peuvent que souscrire à ce magnifique élan antiraciste. Tous se réjouissent de l’élan unanime des joueurs et de cette véritable révolution antiraciste.

Maintenant prenons un peu de hauteur.

Une fois éclairci le malentendu lié à la ressemblance phonétique entre le « negro » anglais qui est très péjoratif, et le « negru » roumain qui ne l’est pas, quel est donc ce scandale ? Est-il vraiment inadmissible, pour désigner un homme noir au milieu de plusieurs hommes blancs, de dire « l’homme noir » ? Apparemment oui et même c’est un scandale de dimension internationale.

Mais s’il s’agit d’un homme roux, peut-on dire « le roux » ? Peut-on dire « le petit » s’il est petit ? Si c’est une femme peut-on dire « la femme » ? J’avoue que je ne sais plus mais une chose est sure, je ne m’y risquerai pas. Je dirai « la personne là-bas avec un manteau rouge » ou « avec des lunettes ». Ah non, pas les lunettes.

Redevenons sérieux. Le racisme, c’est traiter différemment un noir parce qu’il est noir. Ce n’est pas dire qu’il est noir. On dit bien d’Obama qu’il est noir. Pourquoi ne peut-on pas dire de n’importe quel homme noir qu’il est noir ? C’est ce qu’a fait ce quatrième arbitre. Malheureusement il l’a fait en roumain, d’où ce malencontreux « negru » qui est à l’origine de tout. Rappelons en effet que Webo n’a pas reproché à l’arbitre de l’avoir désigné comme un homme noir, il lui a reproché de lui avoir dit « negro ». Or l’arbitre n’a pas dit « negro » il a dit « black guy » (« negru » en roumain).

Une fois ce malentendu éclairci l’affaire aurait dû s’apaiser. Mais il aurait fallu pour cela que les journalistes reviennent sur leur première impression et calment le jeu. Ils ont préféré la posture des antiracistes qui s’en prennent courageusement à un maladroit. Ce faisant ils ont redéfini le racisme et ont considéré comme évident qu’il était odieusement raciste de dire « l’homme noir » pour désigner un homme noir parmi des hommes blancs (tous habillés pareil, ne l’oublions pas). Ce n’est pas ainsi que l’on lutte contre le racisme.

Ce n’est pas ainsi que l’on lutte contre le racisme. Mais c’est ainsi que l’on détruit la liberté d’expression et que l’on donne à des minorités agissantes un pouvoir exorbitant.

* Nous allions utiliser le mot « lynchage » à la place du mot « sacrifice » mais l’utilisation du mot lynchage pour un non noir est elle aussi entrée récemment dans le domaine du racisme.

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